Nous avons presque tous, un jour ou l’autre, rêvé d’être un super-héros.
Dans l’enfance, cela allait de soi : les livres d’images, les séries télévisées, les jeux où l’on réparait le monde avec une facilité déconcertante. Puis l’âge adulte est arrivé. Avec lui, la réalité, les contraintes, les organisations. Et l’on a cru, un peu vite sans doute, que ces figures appartenaient définitivement au passé.
Et pourtant.
Car le super-héros réapparaît parfois là où on l’attend le moins : en entreprise. Non plus sous les traits d’un personnage de fiction, mais à travers ces femmes et ces hommes qui savent tout faire, qui interviennent quand les autres hésitent, qui absorbent l’urgence et rassurent les équipes. Leur présence est souvent vécue comme une chance, presque comme une garantie implicite de continuité et de performance.
Mais cette figure, aussi précieuse soit-elle, pose une question éminemment managériale.
Que dit l’existence de ces super-héros de l’organisation qui les fait émerger ? Sont-ils le signe d’un talent exceptionnel ou le symptôme discret d’un système qui s’appuie trop fortement sur l’individu pour compenser ses propres fragilités ?
Car ce qui apparaît d’abord comme un avantage opérationnel peut, avec le temps, devenir un facteur de dépendance, d’usure humaine et de risque collectif. C’est à cette frontière — entre performance immédiate et robustesse durable — que se situe tout l’enjeu du management des super-héros en entreprise.

Dans de nombreuses organisations, la performance repose — souvent sans l’assumer explicitement — sur quelques individus clés. Ces profils, que l’on qualifie volontiers de “super-héros”, se distinguent par leur capacité à intervenir rapidement, à absorber la complexité et à résoudre des situations critiques là où les processus montrent leurs limites.
À court terme, leur présence est perçue comme un avantage compétitif.
À long terme, elle révèle pourtant des fragilités structurelles profondes.
1. Le super-héros comme réponse organisationnelle à l’imprévu
Le super-héros émerge rarement par hasard. Il est souvent le produit :
• d’organisations sous tension permanente,
• de processus incomplets ou insuffisamment formalisés,
• d’une culture valorisant l’urgence plus que la robustesse.
Dans ce contexte, le super-héros devient un mécanisme de compensation : il pallie l’absence de redondance, de standardisation ou de capitalisation du savoir. Il sécurise l’activité et rassure le management.
Mais ce modèle repose sur une hypothèse implicite : sa disponibilité constante.
2. Quand l’avantage individuel devient un risque collectif
Ce qui est vécu comme une force individuelle peut rapidement se transformer en risque systémique pour l’organisation.
a. Risque humain
La surcharge chronique conduit à l’épuisement. L’engagement élevé masque souvent une fatigue profonde, rarement exprimée tant la reconnaissance est associée à la capacité à “tenir”.
b. Risque organisationnel
L’équipe développe une dépendance implicite : l’initiative se concentre, l’apprentissage collectif ralentit. Le savoir devient tacite, non transmissible, et l’organisation perd en résilience.
c. Risque opérationnel
L’absence — même temporaire — du super-héros révèle brutalement la fragilité du dispositif : retards, erreurs, arrêts d’activité. La continuité n’est plus assurée par le système, mais par l’individu.
3. Le point de tension clé : formalisation vs performance perçue
Un trait récurrent chez ces profils est leur réticence à la formalisation : procédures, instructions de travail, standards.
Cette résistance n’est pas idéologique. Elle est souvent liée à :
• la crainte de voir la complexité réduite à l’excès,
• la peur de perdre une singularité construite par l’expérience,
• l’association implicite entre formalisation et rigidité.
Autrement dit, la procédure est vécue comme une menace identitaire, non comme un levier de performance.
4. Le rôle du management : transformer la valeur sans la détruire
La question n’est donc pas de limiter les super-héros, mais de faire évoluer leur contribution.
a. Redéfinir la création de valeur
Le manager doit déplacer le centre de gravité de la reconnaissance :
• d’une valeur fondée sur la résolution individuelle,
• vers une valeur fondée sur la capacité à rendre l’organisation autonome.
La maturité professionnelle se mesure alors non plus à ce que l’on fait soi-même, mais à ce que l’on permet aux autres de faire.
b. Repositionner la discipline comme facteur de durable
La formalisation ne doit pas être présentée comme une contrainte, mais comme un socle de fiabilité :
• sécuriser les activités critiques,
• réduire la variabilité inutile,
• libérer du temps cognitif pour l’analyse, l’innovation et la décision.
La discipline opérationnelle n’oppose pas la créativité ; elle la rend possible à l’échelle.
c. Intégrer les super-héros dans la construction des standards
L’erreur fréquente consiste à imposer les règles “d’en haut”. À l’inverse, les organisations performantes :
• impliquent ces profils dans la conception des processus,
• valorisent leur expertise dans la définition des standards,
• leur confient un rôle de référent, de mentor, d’architecte.
Le pouvoir n’est pas retiré ; il est institutionnalisé.

d. Assumer une responsabilité managériale de protection
Enfin, le manager doit parfois réguler l’engagement :
• limiter l’exposition permanente aux urgences,
• redistribuer volontairement les sujets,
• créer des espaces d’apprentissage pour les autres membres de l’équipe.
Protéger le super-héros, c’est protéger la continuité de l’organisation.
5. Vers une organisation post-héroïque
Les organisations les plus matures ne reposent pas sur des individus exceptionnels, mais sur des systèmes capables d’absorber l’exceptionnel.
Dans ce modèle, le super-héros ne disparaît pas.
Il évolue.
Il devient :
• un bâtisseur de compétences,
• un garant de la robustesse,
• un accélérateur de maturité collective.
Conclusion
La dépendance aux super-héros est souvent le symptôme d’une organisation performante à court terme, mais fragile structurellement.
Le véritable enjeu managérial n’est pas de neutraliser ces profils, mais de transformer leur énergie individuelle en capacité collective durable.
C’est à ce prix que la performance cesse d’être héroïque… pour devenir systémique.
Emmanuel de Ryckel















